Mobilité électrique en Suisse: plus de chances que de risques

La mobilité électrique reste d'actualité: le 21 janvier, le Centre d'évaluation des choix technologiques (TA-Swiss) a publié une étude très remarquée sur les chances et les risques de la mobilité électrique en Suisse. L'Académie suisse de la mobilité a organisé les 29 et 30 janvier au Musée des transports de Lucerne le 4e congrès du "Forum suisse de la mobilité électrique". CONNECT s'est entretenu avec le Dr. Manfred Josef Pauli, collaborateur scientifique de l'Académie de la mobilité et responsable du centre de compétence national "Forum suisse de la mobilité électrique", pour vous mettre à la pointe de l'actualité dans le domaine de la mobilité électrique.

Monsieur Pauli, pouvez-vous résumer en quelques phrases le contenu et les objectifs de l'étude TA-Swiss?

Cette étude s'efforce d'éclairer un maximum d'aspects de la mobilité électrique, spécialement dans la perspective des voitures électriques. Elle pose une foule de questions, depuis les effets sur l'environnement jusqu'au potentiel de l'industrie automobile à construire des voitures de ce type, et donne des réponses. Même si cette étude choisit une approche plus critique que le "Forum suisse de la mobilité électrique", elle arrive tout de même à la conclusion qu'en 2035 les ventes de véhicules électriques seront égales à celles de véhicules à combustion.

Quelle place donnez-vous à cette étude dans le débat sur la mobilité électrique? Contient-elle des résultats qui vous ont surpris?

Il s'agit avant tout d'une méta-étude qui donne une vue d'ensemble des opinions actuellement défendues dans le débat sur la mobilité électrique. Cette approche fait que les conclusions sont parfois surprenantes:

  • grâce à la composition de la production électrique suisse, les voitures électriques roulent en générant peu de CO2, même si le Laboratoire fédéral d'essai des matériaux (EMPA) a constaté qu'en raison des batteries la production de CO2 imputable à une voiture électrique devait être augmentée de 15%.
    On a cependant du mal à comprendre pourquoi on affirme sans cesse qu'un trajet avec de l'électricité produite par une centrale à lignite génère plus de CO2 qu'avec une voiture électrique. D'autant plus qu'on n'impute pas ici aux voitures à combustion la chaîne de production des carburants fossiles, alors qu'on ajoute aux voitures électriques le CO2 inhérent à la production de la batterie.
  • la demande de terres et métaux rares pour la production des voitures électriques est considérée comme problématique. On ne dit cependant pas que des recherches sont en cours afin que la mobilité électrique puisse se passer ces ressources. Le bilan écologique tel qu'il est présenté ici en serait considérablement amélioré. Il est surprenant que ces effets positifs n'aient pas été pris en compte dans cette étude. 
  • soutenir l'idée du "road pricing", comme le fait cette étude sur les chances et les risques de la mobilité électrique, est un procédé pour le moins douteux. Quel rapport y a-t-il entre la propulsion électrique et son rendement élevé, d'une part, et le financement de l'infrastructure publique, d'autre part? C'est vrai, les voitures électriques ne paient pas d'impôt sur les huiles minérales. Les cyclistes non plus. Faut-il dès lors considérer les cyclistes comme un risque financier pour l'Etat? J'aurais préféré qu'on renonce à mêler ces deux thèmes distincts ou du moins qu'on accorde moins de place à des considérations fiscales.

Que signifie cette étude pour l'avenir de la mobilité électrique? Quelles propositions peut-on en déduire pour les acteurs de cette branche?

Tout en demeurant critique, je considère cette étude comme un encouragement et aussi un moyen de donner un tour plus objectif au débat sur la mobilité électrique. On ne conteste plus la pénétration progressive du marché par la propulsion électrique, et le calcul du bilan écologique évite des erreurs grossières au détriment de l'électromobilité. On peut effectivement en déduire quelques propositions importantes: par exemple, les voitures électriques doivent devenir plus petites, plus légères et plus agiles pour se faire une place dans le secteur de la mobilité. On met ainsi fin au débat selon lequel une voiture électrique est simplement une voiture actuelle, mais fonctionnant à l'électricité.

Cette étude exige en outre un plus grand effort au niveau des services de mobilité. La mobilité électrique peut être un instrument fort utile à cet effet. Des véhicules petits et agiles ainsi que des vélos électriques, combinés avec un réseau performant de transports publics électriques, peuvent contribuer à éviter la surcharge des routes.

Globalement, cette étude peut aussi être considérée comme une invitation à exploiter davantage le potentiel des énergies régénératives (même au-delà des voitures électriques) afin d'éviter de devoir recourir à des solutions intermédiaires fossiles telles qu'elles sont prévues dans la Stratégie énergétique 2050.

L'intérêt médiatique pour cette étude a été grand. Comment expliquez-vous cela et comment avez-vous perçu les comptes-rendus dans la presse?

Les comptes rendus médiatiques n'ont souvent évoqué qu'en passant les chances et les risques de la mobilité électrique pour donner une grande place au "road pricing". Même si ce dernier thème suscitera encore de nombreuses controverses, il n'a que peu d'influence sur le développement de la mobilité électrique. La mobilité électrique intéresse certes beaucoup de monde en raison de sa durabilité et de son rendement, mais elle est aussi source de confusion. Les ventes de voitures électriques augmentent certes rapidement, mais les chiffres absolus – 1413 véhicules fonctionnant uniquement à la batterie électrique en Suisse – ne sont guère impressionnants. Les médias ne savent pas trop bien non plus comment interpréter ces chiffres. Après quelques comptes-rendus euphoriques, la mobilité électrique est aujourd'hui commentée de manière de plus en plus critique. Cette attitude explique aussi pour une bonne part l'intérêt suscité par cette étude.

Tous les grands constructeurs automobiles seront présents sur le marché en 2013 avec des voitures électriques. Le débat et les chiffres de vente en seront considérablement animés. On ose espérer que le dénigrement de la propulsion électrique dans les médias prendra alors fin et que le problème des réserves fossiles restantes, dont l'exploitation coûte de plus en plus cher et provoque une destruction brutale de la nature, retrouvera la place qu'il mérite dans le débat public.

Quelles conclusions le "Forum suisse de la mobilité électrique" tire-t-il de cette étude?

Nous tiendrons certainement compte de cette étude dans le cadre de nos travaux et de nos recherches et nous nous rallierons à ses conclusions dans la mesure où elles sont plausibles. Par ailleurs, nous travaillons actuellement à une analyse du marché électromobile et des attentes des clients. Nous tentons de savoir ce qui fascine les gens dans la mobilité électrique et quels détails ne leur semblent pas encore suffisamment au point. Nous verrons alors quelle influence l'étude TA-Swiss a sur la perception des Suissesses et des Suisses. Le risque est grand que la mise en évidence d'aspects négatifs provoque de la déception chez certains. Il est pourtant incontestable aujourd'hui que la voiture électrique a un bel avenir devant elle. Et il est juste que les modes de propulsion se différencieront dans les années à venir. Personne n'a exigé que le trafic automobile soit complètement électrifié en 2020. Pareilles insinuations provoquent des déceptions parfaitement inutiles – pourquoi être déçu de quelque chose que je n'attendais pas?
Pour moi, cette étude est cependant à de nombreux points de vue porteuse d'espoir pour la mobilité électrique et le "Forum suisse de la mobilité électrique" fera tout ce qu'il pourra pour faire partager cet espoir par le plus grand nombre possible et s'attaquera résolument aux problèmes et déficits restants.

L'interview a été menée par Julia Zosso de l'Académie de la mobilité.

Dr. Manfred Josef Pauli, collaborateur scientifique

Vous pouvez consulter l'étude TA-Swiss ici (disponible en allemand uniquement).